Google teste de payer (enfin) les éditeurs pour l’usage des contenus par l’IA, mais il paie « des cacahuètes »

Le 14 septembre 2026, Jessica Davies et Sara Guaglione publient sur Digiday (un site de presse online basé à New York) les captures d’écran d’un programme que Google n’avait jamais rendu officiel : l’AI contribution pilot.
Il s’agit d’un dispositif accessible depuis la Search Console qui prévoit de verser de l’argent à un éditeur lorsque son contenu contribue à une réponse générée dans les AI Overviews (résumés générés affichés en tête des résultats), l’AI Mode (interface conversationnelle de Google Search) et l’application Gemini.

Google vient de confirmer l’existence du programme et le qualifie de pilote d’apprentissage à un stade précoce. Au moins quelques dizaines d’éditeurs ont été approchés. Aucun n’a obtenu la grille de calcul. Une source proche du dossier a décrit à Digiday les premiers versements comme des cacahuètes comparées aux revenus publicitaires classiques.

C’est le premier mécanisme de rémunération à l’usage par les IA génératives jamais ouvert par Google à des sites web ordinaires. Et il est calibré a minima sur chacun de ses paramètres : accès, transparence, montant, durée.

Un guichet de paiement dans la Search Console

Le dispositif tient sur un seul panneau. L’éditeur invité voit apparaître dans sa Search Console une invitation à commencer à gagner de l’argent avec le pilote, accepte des Program Terms, renseigne ses coordonnées bancaires, et obtient un widget affichant un montant mensuel accompagné d’un historique. Il peut annuler sa participation à tout moment depuis les paramètres. Le versement effectif peut différer du montant estimé, en raison des retenues fiscales et des seuils de paiement locaux.

source : Digiday.com

La documentation d’aide, obtenue par Digiday et relayée par Barry Schwartz sur Search Engine Roundtable, pose une condition d’éligibilité précise : le contenu doit contribuer de façon significative à la création de la réponse. Le texte écarte explicitement deux situations. Le contenu qui sert à confirmer un fait après coup ne compte pas. Le contenu vers lequel un lien est ajouté une fois la réponse générée ne compte pas non plus.

Autrement dit, être cité ne paie pas.

Seul paie le rôle joué dans la génération elle-même, ce que Google appelle le grounding (ancrage d’une réponse générative sur des documents récupérés à la volée, pour en réduire les erreurs).

Un détail curieux à signaler : la fonctionnalité est dans la Search Console, pas dans Publisher Center ni dans AdSense. Un choix rendu probablement obligatoire par la large cible de ce programme pilote.

Un pilote calibré au minimum

Il n’existe pas de formulaire d’inscription. L’accès se fait sur invitation, et Digiday n’a pas pu obtenir de Google le nombre exact d’éditeurs approchés. Le programme séduit surtout les éditeurs petits et moyens, ceux qui n’ont aucun pouvoir de négociation individuel, et il s’est étendu bien au-delà de la presse.

Ce que l’éditeur voit : un chiffre. Ce qu’il ne voit pas : tout le reste.

Pas de grille tarifaire, pas de volume d’usage, pas de liste d’URL concernées, pas de détail du calcul, pas d’engagement de durée, pas de voie de recours. Un dirigeant résume auprès de Digiday : « It’s quite a black box. »

Sur les montants, deux témoignages convergent et aucun chiffre n’est public. Un cadre parle de sommes trop basses pour atteindre le seuil de revenus qui justifierait d’adhérer, pour son groupe comme pour plusieurs de ses pairs. Un autre indique que les négociations avec Google se poursuivaient.

Deux dirigeants participants, cités sous anonymat, défendent pourtant l’adhésion : l’information disponible est sommaire, mais tester des paiements directs vaut mieux qu’attendre le retour d’une économie de la référence qui ne reviendra pas. Google organise des points hebdomadaires avec certains partenaires, décrits comme très collaboratifs. L’un d’eux dit espérer voir se construire, dans l’espace de l’inférence, la même boucle de retour que la Search Console a apportée au référencement classique (on peut rêver…NDLR).

Source : Digiday.com

Et si la générosité de Google avait un agenda caché…

Vu le déroulé des événements récents, il y’a un monde dans lequel ce geste de Google est dicté par le déferlement des actions des régulateurs et les recours contre Google.

  • 9 décembre 2025 : la Commission européenne ouvre une enquête antitrust formelle sur l’utilisation par Google des contenus d’éditeurs web et de vidéos YouTube à des fins d’intelligence artificielle.
  • Février 2026 : l’European Publishers Council dépose une plainte pour abus de position dominante au titre de l’article 102 TFUE, reprochant à Google d’utiliser des contenus journalistiques sans autorisation, sans mécanisme de refus effectif et sans rémunération équitable.
  • 3 juin 2026 : après que la CMA britannique a imposé à Google, désigné en statut de marché stratégique, une obligation de conduite, Mrinalini Loew annonce un interrupteur dans la Search Console permettant de refuser d’apparaître dans les fonctionnalités génératives et d’y servir de source. La contrepartie est écrite noir sur blanc : les sites qui se retirent ne reçoivent plus ni trafic ni impressions depuis ces surfaces. Le réglage n’est pas utilisé comme signal de classement ailleurs.
  • 18 juin 2026 : Markham Erickson, vice-président des affaires publiques de Google, publie le billet vers lequel l’entreprise renvoie Digiday trois mois plus tard. Il y annonce un nouveau mode de partenariat avec les sites dont le contenu contribue à la fraîcheur et à la factualité des réponses génératives par le grounding. Le pilote était donc public depuis le 18 juin, dans un billet de politique publique que personne n’a lu comme une annonce produit.
  • 31 août 2026 : les rapports de performance sur les surfaces génératives sont déployés mondialement dans la Search Console. Ils affichent des impressions, pas de clics.

Ce que ce pilote permet à Google de dire

Le principal bénéfice du programme n’est pas économique, il est juridique. Google peut désormais affirmer devant un régulateur qu’il rémunère les éditeurs pour l’usage de leurs contenus dans ses réponses génératives.

Luke Stillman, directeur général de Madison and Wall, l’énonce sans détour auprès de Digiday : ce type d’accord à l’usage réduit simultanément le risque juridique, le risque réglementaire, la qualité des relations avec les éditeurs et le risque de mauvaise presse, pour un coût faible. Il ajoute que les éditeurs, qui ont peu de prise sur la manière dont l’IA transforme la distribution des contenus, ont intérêt à créer une source de revenus tant qu’ils le peuvent, et à s’en servir pour développer des activités moins dépendantes de la publicité, abonnements et événements en tête.

David Buttle, fondateur de la coalition d’éditeurs Spur et du cabinet DJB Strategies, propose la lecture inverse. Selon lui, Google ne veut pas d’un marché où il faudrait payer à l’usage réel du journalisme, parce que ce serait le coin enfoncé dans un modèle de recherche qui a précisément évité de payer les contenus. Ce pilote serait une couverture, un test d’infrastructure au cas où ce monde adviendrait : de quoi Google aurait-il besoin, techniquement, pour payer à grande échelle ?

Buttle concède ensuite le point qui sauve le dispositif : il installe l’idée qu’il existe des événements d’usage porteurs de valeur, et que la première étape consiste à établir qu’un éditeur a le droit de savoir quand son contenu a servi.

Le risque est symétrique. Un cadre d’un groupe de presse avertit que l’adhésion peut affaiblir la position de négociation d’un éditeur, puisque Google pourra opposer qu’il paie déjà. D’autres dirigeants, hors programme, y voient une sélection par petits groupes qui divise le front éditorial.

Google payait déjà, et il le rappellera

Le pilote ne s’ajoute pas à un vide. Le billet du 18 juin liste trois dispositifs préexistants, chiffrés par Google lui-même.

  • Le programme News AI couvre plus de 200 publications dans le monde, avec des partenaires comme The Guardian, The Washington Post, Der Spiegel ou El País.
  • Extended News Previews rémunère plus de 5 500 publications européennes pour l’affichage de contenus de presse dans Search, et le billet précise que cela inclut les fonctionnalités génératives de Search.
  • Google News Showcase couvre plus de 2 800 partenaires dans 33 pays.

Cette dernière ligne est celle qui compte pour un éditeur français. Face à l’Autorité de la concurrence, Google soutiendra qu’il rémunère déjà l’affichage de contenus de presse en Europe, y compris dans les surfaces génératives, et que l’AI contribution pilot ajoute encore une couche. La question de savoir si ces versements éteignent ou non une créance de droit voisin n’est pas tranchée, et elle ne se tranchera pas dans un panneau de la Search Console.

AI Contribution Pilot pâtit de la comparaison avec le programme équivalent chez Microsoft

Google n’est pas le premier à lancer ce genre de programmes.

Le 4 février 2026, Microsoft a annoncé le Publisher Content Marketplace, une place de marché où les éditeurs fixent eux-mêmes leurs conditions de licence et leurs prix, et reçoivent un reporting d’usage qui alimente leurs futures négociations. Le dispositif a été conçu avec Associated Press, Vox Media, Condé Nast et People, et Copilot en est le premier acheteur. Tim Frank, vice-président de la monétisation chez Microsoft AI, parle d’un échange de valeur transparent. Ni le taux de commission ni la formule de calcul n’ont été publiés, la transparence a donc ses limites de ce côté aussi.

La différence structurelle tient en une ligne. Chez Microsoft, l’éditeur fixe le prix. Chez Google, Google décide seul de ce que vaut la contribution. On ne passe pas d’un marché à un autre, on passe d’un marché à un barème.

Troisième voie, celle des standards. RSL (Really Simple Licensing), dont la spécification 1.0 a été finalisée fin 2025, permet d’inscrire des conditions de licence lisibles par machine dans le robots.txt et quatre autres canaux, en distinguant le crawl, l’entraînement et l’inférence (usage du contenu au moment de générer une réponse). Plus de 1 500 éditeurs ont apporté leur soutien, dont Reddit, Yahoo et Medium. Aucun grand fournisseur de modèles ne s’est engagé formellement à honorer ces déclarations.

Le billet de juin explique pourquoi : Google y affirme travailler avec l’IETF à la modernisation des standards web, et préférer une collaboration transsectorielle participative à des régulations descendantes et fragmentées. Traduction opérationnelle : un guichet propriétaire dans la Search Console plutôt qu’un standard ouvert que Google ne contrôle pas.

Un indice technique, et rien de plus

La règle d’éligibilité, qui exclut du paiement la confirmation factuelle et le lien ajouté après génération, a immédiatement circulé comme une révélation sur l’architecture de Google. Prudence.

La seule chose que l’on apprend et on s’en doutait un peu, c’est que le « grounding » et les « citations » sont deux étapes séparées. Ce qui permet de rémunérer l’usage « grounding » mais pas l’usage « citations ».

Pourquoi ça compte, et ce que vous devez faire

Le montant importe moins que le précédent. Le premier barème appliqué à la contribution d’un contenu à une réponse générative est en train d’être fixé, unilatéralement, sans grille publiée, par celui qui paie. Un barème d’origine se renégocie rarement vers le haut. Si ce pilote sort du stade expérimental avec des versements de l’ordre de la cacahuète, ce niveau deviendra la référence dans toutes les discussions ultérieures, y compris devant un régulateur qui cherchera un point de comparaison.

Cinq gestes, par ordre de priorité.

  • Faites qualifier juridiquement les Program Terms avant toute acceptation, en particulier leur articulation avec une créance de droit voisin. En France, l’Alliance de la presse d’information générale a saisi l’Autorité de la concurrence le 11 août 2026, après le déploiement des AI Overviews et de l’AI Mode, pour faire respecter les engagements de 2022 rendus obligatoires jusqu’en 2027. Benoît Cœuré, président de l’Autorité, avait déclaré le 8 juillet 2026, à l’occasion des injonctions conservatoires contre Meta, que les contenus protégés utilisés par les AI Overviews doivent être rémunérés au titre du droit voisin.
  • Exigez la donnée avant l’argent. Si vous êtes approché, la contrepartie à négocier n’est pas le montant, que vous ne pourrez pas discuter, mais le détail d’usage : volume, URL concernées, méthode. C’est le seul actif du programme qui ait une valeur durable.
  • Ne lisez pas vos impressions génératives comme une performance. Elles mesurent une exposition sans clic. Suivez-les en série contre votre trafic organique et Discover, c’est ce différentiel qui chiffre votre perte.
  • Ne confondez pas le retrait avec une protection. L’interrupteur du 3 juin ne supprime pas la réponse générée, il vous remplace par un concurrent, et vous coûte les impressions et le trafic des surfaces génératives.
  • Ne modélisez aucun revenu sur ce pilote. Ni périmètre, ni durée, ni barème ne sont garantis.

Reste la question que ce pilote pose sans y répondre. Si Google est capable de calculer ce que vaut votre page dans une réponse générée, pourquoi refuse-t-il de vous montrer ce calcul ?

Et ce programme oublie de rémunérer les usages pour l’entrainement ou la fabrication des réponses … c’est fâcheux et ce n’est donc pas la fin du feuilleton car inacceptable par beaucoup.


Bibliographie

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