Quand l’encyclopédie libre essentialise toute une industrie
Barry Schwartz, effacé de Wikipedia
Le 13 avril 2026, la page Wikipedia de Barry Schwartz a été supprimée.
Pour la troisième fois. Oui, la troisième fois !
Les éditeurs bénévoles de l’encyclopédie ont jugé que le fondateur du Search Engine Roundtable, rédacteur en chef de Search Engine Land, auteur de plus de 38 000 articles sur le search marketing en plus de vingt ans de carrière, ne satisfaisait pas aux critères de notabilité (le seuil de reconnaissance publique qu’un sujet doit atteindre pour mériter un article dédié sur Wikipedia).
L’argument principal des éditeurs : une absence de « couverture biographique sérieuse dans des sources fiables indépendantes ». Ah bon ? Il vous faut quoi ?
Barry Schwartz a été cité par Reuters, le Wall Street Journal, le New York Times, Bloomberg, la BBC, CNN, Forbes, NBC News. Il est apparu sur NBC Nightly News et CBS Sunday Morning. Mais pour les contributeurs Wikipedia qui ont instruit la suppression, ces apparitions ne constituaient que des citations ponctuelles, pas une couverture biographique approfondie.
Danny Sullivan, désormais directeur au sein de Google Search, a réagi en publiant plus de mille mots sur la page de discussion Wikipedia pour détester la décision, attestant que les équipes de Google Search prennent le travail journalistique de Schwartz très au sérieux. Cela n’a pas suffi.
Le cas Barry Schwartz n’est pas un incident isolé.
C’est le symptôme le plus récent d’un biais systémique de Wikipedia contre l’industrie du référencement naturel.
Et chez Wikipedia, le « deux poids deux mesures » est fréquent. Certains verront leurs pages Wikipedia validées avec deux sources secondaires qui se battent en duel : deux magazines obscurs avec une centaine d’abonnés. Et d’autres verront leur page refusée, malgré une notorié certaine.
Un phénomène récurrent, observé sur plus d’une décennie
L’histoire de Wikipedia avec le SEO est jalonnée de suppressions et de conflits récurrents qui touchent les figures les plus établies du secteur.
Danny Sullivan (2008 et 2015). Le fondateur de Search Engine Watch et de Search Engine Land, considéré comme le père fondateur du journalisme SEO, a vu sa page proposée à la suppression à deux reprises. En 2015, l’éditeur qui a lancé la procédure l’a décrit comme « un vendeur SEO qui, sans surprise, s’est retrouvé avec un article Wikipedia ». Sullivan n’a jamais vendu de services SEO de sa vie : il est journaliste et organisateur de conférences. Matt Cutts, alors Distinguished Engineer chez Google, est intervenu directement dans la discussion de suppression pour attester de la notabilité de Sullivan, mentionnant que Larry Page, cofondateur de Google, connaissait parfaitement son travail. Malgré cette intervention, des éditeurs ont continué à contester la pertinence encyclopédique de Sullivan. La page a finalement été conservée, mais le processus a mis en lumière une méconnaissance profonde de l’industrie du search par les gardiens de l’encyclopédie.

Neil Patel. Cofondateur de Crazy Egg, Hello Bar et Kissmetrics, reconnu par Forbes comme l’un des dix meilleurs marketeurs en ligne, Neil Patel a vu sa page Wikipedia supprimée pour non-notabilité.
Jay Baer. Auteur best-seller du New York Times, conférencier reconnu, fondateur de Convince & Convert, conseiller de 40 entreprises du Fortune 500 : sa page a également été supprimée.
SEOmoz (Moz). L’un des outils SEO les plus utilisés au monde, fondé par Rand Fishkin, a fait l’objet d’une procédure de suppression documentée.
L’article « Search engine optimization » : vitrine d’un biais structurel
Le problème ne se limite pas aux biographies. L’article Wikipedia consacré au SEO lui-même est un cas d’école.
Depuis 2012, la page est en semi-protection permanente, un statut qui empêche les nouveaux utilisateurs et les contributeurs non inscrits de la modifier. La raison invoquée par les administrateurs tient en deux mots : « spamming persistant ». En conséquence, l’article est largement obsolète. Un éditeur SEO, DF Lovett, a documenté sur Substack en janvier 2025 à quel point le contenu ne reflète plus la réalité d’une industrie qui a profondément évolué, notamment avec l’émergence de l’IA générative et des nouveaux formats de résultats de recherche.
Plus révélateur encore, Wikipedia a créé une page d’essai dédiée intitulée « Wikipedia:Search engine optimization » qui s’adresse directement aux professionnels du SEO.

Un vieil article de SEOBook datant de 2006 commentant la page en anglais de Wikipedia sur le SEO :
déjà à l’époque, elle était problématique.
Le ton oscille entre la mise en garde et la présomption de mauvaise foi : les praticiens du SEO y sont présentés comme une « source majeure de linkspam et de biais », et le texte prévient que « toute astuce à laquelle vous pensez a probablement déjà été tentée ». L’idée d’une contribution légitime y est traitée comme l’exception, pas la norme.
Les tentatives d’ajout de frameworks émergents comme le GEO (Generative Engine Optimization, l’optimisation de la visibilité dans les réponses générées par des IA), l’AEO (Answer Engine Optimization) ou l’AIVO (AI Visibility Optimization) sont systématiquement supprimées ou réintégrées comme sous-catégories du SEO, y compris lorsqu’elles s’appuient sur des publications académiques référencées, comme les actes de la conférence ACM SIGKDD pour le GEO.
Le paradoxe de l’essentialisation
L’ironie mérite d’être soulignée. Wikipedia se targue de lutter contre les biais systémiques, les stéréotypes et l’essentialisation des groupes. L’encyclopédie dispose de projets dédiés à la réduction des biais de genre, de couverture géographique, de représentation culturelle. Ses principes fondateurs exigent un point de vue neutre (NPOV, pour Neutral Point of View, la règle qui impose à tout article de présenter les différents points de vue de manière équilibrée et sans parti pris).
Or, le traitement de l’industrie SEO par la communauté Wikipedia constitue précisément le type d’essentialisation que ces principes sont censés interdire.
Parce qu’une fraction des praticiens du SEO a historiquement tenté de manipuler Wikipedia pour obtenir des backlinks, l’ensemble de la profession est traité avec suspicion.
Un journaliste SEO qui n’a jamais vendu un service de référencement de sa vie est décrit comme « un prestataire SEO ».
Un éditeur qui tente de corriger des informations obsolètes sur l’article SEO est présumé spammeur.
Un expert reconnu par Google lui-même est jugé « non-notable » par des « juges » bénévoles qui ne connaissent pas son secteur d’activité.
Cette dynamique repose sur un biais de confirmation alimenté par un problème de gouvernance : les décisions de suppression sont prises par un petit nombre d’éditeurs bénévoles dont l’expertise sectorielle n’est ni vérifiée ni requise. Les motifs invoqués pour refuser les pages dans les cas cités plus haut ne reflètent pas une application rigoureuse des critères de notabilité.
Cela reflète un préjugé négatif et injuste sur une industrie que ces éditeurs connaissent mal.
Messieurs les censeurs de Wikipedia, la majeure partie des SEOs vous respectent, respectent vos règles et ont un comportement responsable et professionnel.
Les hooligans, les hackers et les vandales qui se font appeler SEOs ont tous des pratiques que la loi sanctionne, que la morale et l’éthique réprouvent, et que les professionnels comme moi (et tant d’autres) voudraient voir disparaître parce que cela fait in fine du mal à l’image de la profession (et cela diminue les commandes).
Alors chez Wikipedia, aidez nous à expliquer ce qu’est vraiment le SEO plutôt que de tout rejeter sans réfléchir. Au moins, faites un distinguo entre les pratiques « white hat » et les autres, ce sera un bon début.
Et si vous voulez de l’aide pour dire que spammer Wikipedia c’est mal et inutile et que cela ne fait que perdre du temps à la communauté Wikipedia sans aucun gain final: on le sait, et on peut le faire savoir ! Il n’y a qu’à demander.
La communauté francophone de Wikipedia est elle plus ouverte ?
Si on regarde de plus près la page SEO sur Wikipedia en français, elle pose moins de problèmes : le SEO est présenté moins négativement, les techniques white hat et black hat sont présentées de manières factuelles, sans véritable jugement de valeur.
En règle générale, il faut bien le noter, la communauté francophone qui gère Wikipedia s’est un peu calmée contre les SEOs. Mais cela n’a pas toujours été le cas : le dinosaure du SEO que je suis se souvient de la discussion sur la page SEOCamp (finalement supprimée), où les arguments ont volé bas.

Un problème de gouvernance, pas de règles
Les critères de notabilité de Wikipedia ne sont pas intrinsèquement problématiques. Ils exigent une couverture significative dans des sources indépendantes, fiables et secondaires. Le problème réside dans leur application : elle est confiée à des bénévoles qui fonctionnent par consensus, sans obligation d’expertise sur le sujet qu’ils évaluent.
Quand Matt Cutts, Distinguished Engineer chez Google, intervient en 2015 pour attester de la notabilité de Danny Sullivan et qu’un éditeur Wikipedia balaie son intervention en rappelant qu’un commentaire n’est pas une source secondaire, les règles sont formellement respectées. Mais l’esprit encyclopédique est trahi : une personne disposant de la meilleure connaissance possible du domaine se voit ignorée au profit d’une interprétation rigide par des non-spécialistes.
En 2026, Danny Sullivan réitère l’exercice pour Barry Schwartz, cette fois en tant que directeur de Google Search, avec un argumentaire de mille mots. L’issue de cette nouvelle contestation reste incertaine. Mais le fait même qu’un directeur de Google doive plaider la notabilité du journaliste SEO le plus prolifique au monde devant des éditeurs Wikipedia illustre un dysfonctionnement structurel.
Le modèle de gouvernance de Wikipedia, conçu pour empêcher la promotion et le vandalisme, produit un effet secondaire documenté : il exclut les voix les plus qualifiées sur les sujets qu’elles connaissent le mieux, tout en permettant à des non-experts de prendre des décisions éditoriales lourdes de conséquences sur la représentation d’une industrie entière.
Ce que cela dit de la place du SEO dans l’écosystème WEB
La profession de consultant SEO a clairement toujours un problème d’image. Paradoxalement, cette image est meilleure au UK ou aux USA, là où les référenceurs sont beaucoup plus victimes des biais des contributeurs Wikipedia.
Mais réduire une profession à ses dérives passées ou à des pratiques en réalité marginales, c’est exactement le type de biais que Wikipedia prétend combattre.
Conclusion : redorer le blason de la profession demande encore des efforts continus et permanents, et les pages de Wikipedia ne sont qu’un parmi de nombreux terrains sur lequel il faut porter ce combat !
Bibliographie
- Wikipedia Deletes SEO News Journalist From Site – Search Engine Roundtable, avril 2026
- Wikipedia Puts Danny Sullivan’s Article Up For Deletion – Search Engine Roundtable, juillet 2015
- The SEO Industry Attacked by Wikipedia – Mike Wood, LinkedIn, 2018
- Wikipedia:Search engine optimization – Wikipedia (page d’essai dédiée aux professionnels du SEO)
- Why is the Wikipedia page for « Search engine optimization » so bad? – DF Lovett, Substack, janvier 2025
- Examining Wikipedia’s Bias – SEO Book
- Wikipedia Page Deleted: How to Recover Your Knowledge Panel – Jason Barnard, Kalicube, 2022
- Google is Replacing Wikipedia as Go-To Trusted Source – Kalicube, janvier 2025
- How Wikipedia Lost the Plot on AI Visibility Optimization – Tim de Rosen, Medium, août 2025