Sundar Pichai présente Jarvis comme le futur du Search : et ça décoiffe.

Le 7 avril 2026, Sundar Pichai a accordé un long entretien sur le podcast Cheeky Pint, en compagnie de John Collison (cofondateur de Stripe) et de l’investisseur Elad Gil. Le CEO d’Alphabet y décrit une transformation radicale de Google Search : passer d’un moteur qui renvoie des liens et des réponses à un système qui exécute des tâches pour l’utilisateur.

Sa formule est explicite : Le Search deviendrait un « agent manager », c’est-à-dire un orchestrateur capable de coordonner plusieurs agents IA (des programmes autonomes capables d’agir sur le web au nom de l’utilisateur) en parallèle. Pichai mentionne un outil interne nommé Antigravity, qu’il utilise déjà au quotidien pour interroger des agents sur le sentiment utilisateur autour des lancements produits. Il projette cette logique sur Search : les requêtes informationnelles classiques deviendraient agentiques, avec plusieurs fils d’exécution tournant simultanément en arrière-plan.

Pichai a également précisé la coexistence entre le Search et Gemini : les deux produits se chevaucheront sur certains cas d’usage, mais « divergeront profondément » sur d’autres. Le Search ne sera pas remplacé par un chatbot. En revanche, la barre de recherche elle-même pourrait ne plus être l’interface principale d’ici dix ans, à mesure que les form factors (formats d’appareils) et les modes d’interaction évoluent.

L’interview de Sundar Pichai sur le podcast Cheeky Pint

Jarvis alias Project Mariner

Cette vision n’est pas un simple exercice de prospective. Elle s’appuie sur un produit bien réel : Project Mariner, le successeur de ce que Google appelait en interne Project Jarvis.

Le nom « Jarvis » est un clin d’oeil à J.A.R.V.I.S., l’intelligence artificielle de Tony Stark dans l’univers Marvel, elle-même nommée en hommage à Edwin Jarvis, le majordome britannique des Avengers créé par Stan Lee et Jack Kirby en 1964, figure qui s’inscrit dans la longue tradition du butler dévoué de la culture populaire anglo-saxonne (pensez à Jeeves chez P.G. Wodehouse).

Project Jarvis a fuité accidentellement sur le Chrome Web Store en novembre 2024, décrit comme un « compagnon qui surfe le web pour vous ». Google l’a officiellement présenté sous le nom de Project Mariner en décembre 2024, lors du lancement de Gemini 2.0. Le principe : un agent IA intégré à Chrome qui navigue sur les sites web de manière autonome, remplit des formulaires, compare des prix, effectue des achats ou réserve des vols, le tout en prenant des captures d’écran du navigateur qu’il interprète via le modèle Gemini pour décider de chaque action.

Ce que Project Mariner sait faire aujourd’hui

Depuis Google I/O 2025, Project Mariner a considérablement évolué :

  • Il tourne désormais sur des machines virtuelles dans le cloud, ce qui permet à l’utilisateur de continuer à travailler pendant que l’agent exécute ses tâches en arrière-plan
  • Il peut gérer jusqu’à 10 tâches simultanées
  • La fonction « Teach & Repeat » permet de lui montrer un workflow une fois pour qu’il le reproduise ensuite de manière autonome
  • Il est disponible pour les abonnés Google AI Ultra (249,99 $/mois) aux Etats-Unis
  • Ses capacités sont accessibles aux développeurs via le Gemini API et Vertex AI
  • Google prévoit de l’intégrer dans AI Mode (le mode recherche alimenté par l’IA) au sein de Google Search

Project Mariner fonctionne déjà avec des partenaires commerciaux comme OpenTable, Resy, Tock, Ticketmaster et StubHub pour des réservations et achats automatisés.

Le paysage concurrentiel des agents web

Google n’est pas seul sur ce terrain. Plusieurs acteurs majeurs développent des agents web concurrents :

  • OpenAI Operator : agent web autonome intégré à l’écosystème ChatGPT
  • Anthropic Computer Use : va plus loin que le navigateur en contrôlant l’ensemble du bureau de l’ordinateur
  • Amazon Nova Act : agent orienté e-commerce
  • OpenClaw : framework open source d’agents personnels, model-agnostic (compatible avec n’importe quel modèle IA), dont le développeur a été recruté par OpenAI

Ce qui distingue Google, c’est sa capacité à coupler l’agent avec l’ensemble de son écosystème : Gmail, Drive, Maps, Calendar, Shopping. Aucun concurrent ne dispose d’une telle surface d’intégration ni d’une telle base d’utilisateurs.

Vers deux couches d’internet : humains et agents

Un passage de l’entretien mérite une attention particulière. Pichai y décrit l’émergence de deux couches d’internet : l’une conçue pour les humains, l’autre pour les agents IA. Les sites deviendraient plus riches et mieux conçus pour les visiteurs humains, tandis qu’un « agentic web » parallèle se développerait, porté par la valeur commerciale et les incitations économiques.

Cette vision a des implications directes sur l’architecture du web. Google a d’ailleurs mis à jour sa liste de fetchers (programmes qui récupèrent le contenu des pages web) pour inclure un nouveau user-agent baptisé Google-Agent, dédié aux agents hébergés sur l’infrastructure Google. Ce crawler utilise les plages IP définies dans le fichier user-triggered-agents.json. En parallèle, une partie de l’équipe Project Mariner a migré vers le produit Gemini Agent, confirmant un pivot stratégique vers l’IA agentique au coeur même de l’offre Google.

Le concept avait été présenté par Sundar Pichai au Google I/O en 2024..

Ce que cela change pour le SEO et le GEO

L’émergence du search agentique remet en question plusieurs fondamentaux du référencement :

Le trafic organique perd son sens traditionnel. Si un agent achète des billets, réserve un restaurant ou compare des assurances sans que l’utilisateur ne visite jamais le site source, les métriques de trafic classiques (sessions, pages vues, taux de rebond) deviennent partiellement obsolètes. Google a explicitement déclaré que les utilisateurs de Mariner peuvent accomplir des tâches sans jamais visiter de site tiers.

L’optimisation pour les agents devient un enjeu. Au-delà du GEO (Generative Engine Optimization, l’optimisation pour les moteurs de recherche génératifs), une nouvelle couche d’optimisation émerge : rendre son site navigable et compréhensible par des agents IA. La profondeur de scroll, l’accessibilité des liens, le placement des boutons, la clarté des formulaires deviennent des critères d’optimisation non plus seulement pour les utilisateurs humains, mais pour les agents qui naviguent les sites à leur place.

La question du robots.txt se repose. Avec l’arrivée de Google-Agent, les éditeurs vont devoir décider s’ils autorisent ou bloquent ce nouveau crawler, comme ils l’ont fait (ou pas) avec GPTBot d’OpenAI ou ClaudeBot d’Anthropic. Bloquer Google-Agent pourrait signifier devenir invisible dans le parcours d’achat agentique.

Le modèle publicitaire reste flou. Pichai a indiqué que la priorité reste l’expérience organique, et que l’IA aiderait à intégrer les publicités de manière « non intrusive ». Mais aucun détail concret n’a été communiqué. Pour les annonceurs, c’est une zone d’incertitude majeure : comment apparaître dans un parcours où l’utilisateur ne voit jamais de page de résultats ?

Game changer ou promesse prématurée ?

Il faut garder la tête froide. Les prototypes actuels, Mariner comme ses concurrents, restent lents et sujets aux erreurs. Le prix (250 $/mois) limite drastiquement l’adoption. Le service n’est disponible qu’aux Etats-Unis. Et la promesse d’un web agentique se heurte à des questions de sécurité, de confidentialité et de responsabilité (que se passe-t-il si l’agent effectue un achat non désiré ?).

Mais la direction est claire. Avec un CapEx prévu de 175 à 185 milliards de dollars pour 2026, Google investit massivement dans l’infrastructure nécessaire. L’intégration de Mariner dans AI Mode et dans le Gemini API signifie que ces capacités agentiques ne resteront pas cantonnées à un produit premium : elles irrigueront progressivement l’ensemble de l’écosystème Search.

Pour les professionnels du SEO, le signal est sans ambiguïté : optimiser pour un moteur qui renvoie des liens ne suffira plus si le moteur exécute les tâches lui-même.

Bibliographie

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